Eugène CARRIERE

Né en 1849 à Gournay (Seine-et-Marne). Mort en 1906 à Paris. XIXe-XXe siècles. Français. Peintre de genre, figures, portraits, paysages, graveur, dessinateur.

À Strasbourg, où il passe sa jeunesse, il fréquente l’École municipale de dessin dès 1862 et à quinze ans son père le place comme apprenti lithographe. En 1869, Carrière part à Paris suivre une formation académique dans l’atelier de Cabanel, qu’il reprend après les événements de 1870-1871 jusqu’en 1876. Sa personnalité artistique se construit toutefois moins à travers une formation qu’il juge étriquée et coupée de la nature - source vitale de l’art - que par sa pratique du croquis pris sur le vif et sa découverte Rubens, Turner, Rembrandt, Franz Hals. Il échoue au prix de Rome en 1876 mais débute la même année au Salon, où il se fait remarquer en 1879 avec sa prometteuse Jeune Mère. Il s’affirme dans les années 1885, s’attire l’estime de critiques de renom d'obédiences variées - Roger Marx, Gustave Geffroy, Jean Dolent, Charles Morice et Albert Aurier, qui savent lire en profondeur la vision du monde de ce « peintre des maternités ». Tout en restant à l’écart de ces milieux, il noue de nombreuses relations dans les sphères cultivées, comme en témoignent notamment ses portraits d'Edmond de Goncourt, Alphonse Daudet, Verlaine (portrait qui fera date dans l'iconographe posthume du poète), Gabriel Séailles (qui sera son biographe), la famille Chausson, Gauguin, Puvis de Chavannes, Rodin... Généreux de nature, porteur d’idéaux humanistes, Carrière est par ailleurs un homme engagé socialement et politiquement (Les Droits de l'Homme, 1871 et affiche de l'Aurore en 1897, lithographies), Dreyfusard à l'instar de son ami de Clémenceau. Il agit en faveur de l’éducation artistique populaire avec L'Enseignement de l'art par la vie, publié en 1900 et conçoit à la fin des années 1880 un cycle consacré au Peuple de Paris, qui a donné en 1895 l'étonnant Théâtre de Belleville conservé au musée Rodin. Sa reconnaissance officielle survient en 1889 et lui amène des commandes de cycles décoratifs : Hôtel de Ville en 1889, Sorbonne en 1898, Mairie du XIIe arrondissement en 1897. La décennie 1890, dans laquelle il aborde avec force et talent la lithographie artistique, est active et féconde. Il fonde en 1890 avec Rodin, Puvis de Chavannes et Bracquemont la Société Nationale des Beaux-Arts, ouvre une Académie libre de 1898 à 1903, où viennent entre autres Matisse et Derain, les futurs fauves du Salon d'Automne, Salon qu’il soutient à sa création et dont il est le premier Président.

Il expose régulièrement à la Société des Artistes Français puis à la Société Nationale des Beaux-Arts, à la Libre Esthétique de Bruxelles, aux Sécessions Vienne, Munich et Dresde, à plusieurs expositions universelles, au Salon d'Automne… Ses expositions personnelles débutent en 1891. En 1904 un banquet présidé par Rodin est organisé en son honneur par Bourdelle et Élie Faure. Le Musée d’Art Moderne et Contemporain de Strasbourg a organisé en 1996-1997 une rétrospective dont le catalogue resitue le peintre dans le contexte artistique et intellectuel de son époque ; au même moment, le musée de Saint-Cloud exposait un ensemble d’œuvres autour de son propre fonds Carrière (donation Oulmont).

Du réalisme intimiste de ses débuts à la facture monochrome, organique et vibrante de sa maturité, l’évolution stylistique de Carrière témoigne d’un effort continu d’expression de la «réalité seconde » du monde, du principe universel de la vie et de la généalogie des formes. Il rejoint ce faisant les préoccupations Symbolistes, mais invente un langage pictural original qui n’a rien de l’élitisme de l’univers «décadent » ni de l’essence décorative de la ligne Art nouveau. Son ami Camille Mauclair formulait ainsi la spécificité de l'apport de Carrière au symbolisme pictural : «Il découvrait qu’aucune forme n’est en soi, mais n’existe que par réciprocité à d’autres (...), Carrière est arrivé ainsi à l'état d'âme d'un visionnaire du vrai, n’ayant aucun besoin de symboles et d’allégories, mais les découvrant dans un geste de la vie habituelle, et ne pensant, ne sentant presque que dans une forme synthétique ». Travaillant sur les valeurs d’ombre et de lumière d’une palette brune ou rousse, Carrière fait surgir les visages dans leurs expressions intimes, traduit l’élan fusionnel et la charge affective des gestes d'une touche fluide et enveloppante qui estompe les contours et les détails. L’espace semble naître de l’intériorité qui émane d’un sujet. Si Degas rejoint les détracteurs du peintre en l’épinglant comme il savait le faire: «un homme mal élevé qui fume sa pipe dans la chambre de l’enfant malade», les affinités esthétiques de Carrière avec les sculpteurs Rodin -un des ses grands amis (Rodin sculptant, lithographie, 1900) - et Médardo Rosso (autre artiste des scènes familiales, adepte du non finito) sont avérées et passionnantes. Carrière, par sa facture audacieuse qui frôle parfois l’abstraction (déformation de la ligne, grattages, absence de dessin préparatoire...), cherche I’archétype sous le particulier, l’expression des liens charnels et spirituels qui unissent les êtres, le flux à la fois instable et continu du psychisme et de la vie. Ainsi, jusque dans ses paysages comparés aux lignes du corps féminin, il cherche à mettre en évidence les rapports et les harmonies cachées des êtres et des choses. Toutes les facettes de son œuvre, dans ses techniques de prédilection, fusain, lithographie, huiles, comme dans les genres abordés, scènes d’intimité, portraits, têtes d’expression, paysages… cherchent à inscrire l’unité fondamentale du monde sur la toile.

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